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"Les couches du Kamikaze". Par Alain Gresh

samedi 23 décembre 2006 par Sindibad

Les couches du kamikaze

Extraits de Alain Gresh, L’islam, la République et le monde (Hachette, 2006)

« Il porte plusieurs couches de sous-vêtements, un signe d’appartenance incontestable, une preuve irréfutable : c’est un kamikaze. Son nom même, Hassan Jandoubi, fleure bon l’islamisme. L’explosion de l’usine AZF de Toulouse, le 21 septembre 2001, dix jours après les attaques terroristes contre New York et Washington, serait un attentat. La rumeur a été lancée par l’extrême droite. Le 28 septembre 2001, Jean-Yves Le Gallou, délégué général du Mouvement national républicain, déclare : « Il est scandaleux que le pouvoir socialiste ait ainsi tenté de tromper les Français. Comme Bruno Mégret l’a déclaré dans un communiqué publié quelques heures seulement après le drame, le gouvernement doit dire la vérité aux Toulousains et à l’ensemble de nos compatriotes. Il est désormais urgent que les enquêteurs examinent sérieusement la piste du terrorisme islamiste, d’autant plus vraisemblable que l’usine AZF est située à proximité du quartier du Mirail, théâtre de violences urbaines répétées. » Le 5 octobre, Le Figaro, épaulé par Le Parisien et par l’hebdomadaire Valeurs actuelles, titre en page intérieure mais sur cinq colonnes : « Toulouse : le cas Jandoubi passé au crible ».

Un article sur « Les talibans toulousains » fait frissonner : « ils » sont parmi nous, invisibles et omniprésents ; comme les extraterrestres d’X-Files, ils complotent pour prendre le pouvoir. Heureusement, nous avons désormais un moyen sûr de les identifier : ils portent de multiples sous-vêtements. Ce qui facilitera le travail des policiers et des honnêtes citoyens, qui n’auront qu’à obliger les suspects à baisser leur pantalon. »

« La veille, Canal + ne s’embarrasse pas de circonvolutions dans son journal du soir. Après un sujet sur le terrorisme chimique, Charlotte Le Gris de La Salle lance le reportage sur AZF : « Les enquêteurs se penchent sur des éléments troublants. Ils épluchent notamment le passé d’Hassan Jandoubi, un intérimaire de 35 ans retrouvé mort et habillé à la manière des kamikazes. » Sur des images des décombres, très esthétisantes, et sur des bancs-titres du Figaro et de Valeurs actuelles, la journaliste colle à l’hypothèse des journaux : « Jandoubi portait cinq couches de sous-vêtements, la tenue rituelle des kamikazes selon les enquêteurs. » Cette explication sera corroborée dans la presse par Alexandre del Valle et Roland Jacquard, deux « experts » autoproclamés de l’islam. D’où ces spécialistes de fraîche date tirent-ils cette conviction ? Sophie Benett, chroniqueuse à l’émission « Arrêt sur images » sur la Cinquième, interroge les journalistes. Réponse : « C’est sûr ! » « C’est connu ! » « Je l’ai lu, mais je ne sais plus où exactement… » « Je l’ai su par des gens qui ont côtoyé des milieux islamistes. »

« Interrogé durant l’émission par téléphone, le recteur de la mosquée de Paris dément, comme Burhan Ghalioun, professeur de civilisation arabe à l’université Paris-III, présent sur le plateau. Sophie Benett rapporte que certains journalistes ont dit qu’ils se référaient à un article de Jean-Pierre Perrin paru dans Libération le 11 août 2001. Celui-ci racontait qu’un kamikaze palestinien aurait enveloppé son sexe de bandelettes pour qu’il soit prêt à l’emploi une fois face aux 70 vierges promises au paradis. Mais l’article citait seulement un cas précis – aucun des autres auteurs d’attentats-suicides n’avait pris ce type de précaution. Le Figaro, pourtant, persiste et signe. Le 16 janvier 2003, il réitère l’hypothèse terroriste sur une pleine page, soupçonnant le même employé. Il la reprend ensuite le 22 mars 2003. Dans un article en une intitulé « Les nouvelles questions des salariés d’AZF », le 9 avril 2004, le journal revient à la charge. Si Jandoubi n’est plus mentionné, les journalistes évoquent un mystérieux hélicoptère qui aurait survolé le site quelques secondes après l’attentat, et avancent une nouvelle fois la piste du terrorisme. Le quotidien revient encore à la charge le 18 juin 2004. En un mot comme en cent, et alors même que rien ne le prouve, Le Figaro est convaincu qu’il a affaire à des terroristes islamistes et que l’on aurait tort de discuter de la vérité ou de la fausseté des faits, car ces gens-là sont, de toute façon, capables des pires crimes… »

Alain Gresh


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