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Quand allons-nous résister ? Par Edward Saïd - [Le site de Sindibad]
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Quand allons-nous résister ? Par Edward Saïd

jeudi 28 décembre 2006

Les seuls " bons " Arabes sont ceux qui occupent les médias et dénigrent sans aucune réserve la culture et la société arabe d’aujourd’hui. Rappelons-nous la répétitivité de leurs condamnations, avec rien à dire de positif sur eux-mêmes, ni sur leur peuple ni sur leur langue ; ils ne font que recracher les éternelles et fatigantes formules américaines que l’on trouve sur les ondes ou les pages imprimées. Nous manquons de démocratie, disent-ils ; nous n’avons pas assez mis en cause l’Islam, nous devons faire plus pour nous débarasser du spectre du nationalisme arabe et du credo de l’unité arabe. Tous ceci ne serait que détritus idélogiques et sans aucun crédit. Tout ce que nous disons avec nos instructeurs américains à propos des Arabes et de l’Islam - des clichés orientalistes recyclés et imprécis, répétés à satiété par des médiocrités du type de Bernard Lewis - sont exacts, insistent-ils. Le reste ne serait pas assez réaliste ou pragmatique.

Quand allons-nous résister ?

Article publié en 2003 à la veille de l’invasion américaine de l’Irak.

Quiconque ouvre le New York Times de façon quotidienne peut lire l’article le plus récent à propos des préparatifs de guerre qui occupent les Etat-Unis. Un autre bataillon, encore des transports de troupes et des croiseurs, un nombre toujours plus important d’avions, de nouveaux contingents d’officiers sont envoyés dans le Golfe Persique. Une force énorme et délibérément intimidante est en train d’être rassemblée au-delà des mers, alors que dans notre pays les mauvaises nouvelles sociales et économiques se multiplient de façon implacable. L’immense machine capitaliste parait vaciller et semble même mettre à bout la majorité des citoyens. Et pourtant George Bush propose une nouvelle et importante réduction d’impôt pour le 1% le plus riche de la population. Le système public d’éducation est en crise et une assurance sociale n’existe tout simplement pas pour 50 millions d’Américains. Israël demande pour 15 billions de dollars de nouvelles garanties de prêt et d’aide militaire. Et les taux de chômage aux Etats-Unis augmentent de façon inexorable en même temps que chaque jour des emplois sont perdus.

Les préparatifs pour une guerre incroyablement coûteuse se poursuivent néanmoins, sans approbation publique et, au moins jusqu’à très récemment, avec une évidente désapprobation. Une indifférence générale de la majorité de la population (qui peut dissimuler une grande crainte, de l’ignorance ou de l’appréhension) a accueilli le bellicisme de l’administration [Bush, N.d.T] et son curieux manque de réponse au défi manifesté par la corée du Nord. Dans le cas de l’Iraq, où il n’y a pas d’armes de destruction massive dont on puisse parler, les Etats-Unis planifie une guerre ; dans le cas de la Corée du Nord, ils offrent aide économique et énergétique. Quelle humiliation dans la différence entre le traitement imposé aux Arabes et le respect manifesté face à la Corée du Nord, une dictature aussi sombre et cruelle.

Dans les mondes arabe et musulman, la situation apparait plus singulière. La plupart des politiciens américains, des experts, des officiels de l’administration et des journalistes ont répété les poncifs devenus des standards très éloignés de la réalité de l’Islam et du monde arabe. Une bonne part de ces poncifs a précédé le 11 septembre. Au cœur unanime d’aujourd’hui s’est ajouté le rapport des Nations Unies concernant le développement social du monde Arabe, rapport certifiant que les Arabes sont dramatiquement à la traîne du reste du monde en ce qui concerne la démocratie, la connaissance et les droits des femmes.

Chacun sait (avec bien évidemment quelque justification) que l’Islam demande une réforme et que le système éducatif dans le monde Arabe est un désastre - de fait, une école pour fanatiques religieux et bombes humaines [suicide bombers - N.d.T] fondée non seulement par des imams ayant perdu la raison et leurs riches adeptes (tel Oussama Ben Laden) mais aussi par des gouvernements considérés comme des alliés des Etats-Unis.

Les seuls " bons " Arabes sont ceux qui occupent les médias et dénigrent sans aucune réserve la culture et la société arabe d’aujourd’hui. Rappelons-nous la répétitivité de leurs condamnations, avec rien à dire de positif sur eux-mêmes, ni sur leur peuple ni sur leur langue ; ils ne font que recracher les éternelles et fatigantes formules américaines que l’on trouve sur les ondes ou les pages imprimées. Nous manquons de démocratie, disent-ils ; nous n’avons pas assez mis en cause l’Islam, nous devons faire plus pour nous débarasser du spectre du nationalisme arabe et du credo de l’unité arabe. Tous ceci ne serait que détritus idélogiques et sans aucun crédit. Tout ce que nous disons avec nos instructeurs américains à propos des Arabes et de l’Islam - des clichés orientalistes recyclés et imprécis, répétés à satiété par des médiocrités du type de Bernard Lewis - sont exacts, insistent-ils. Le reste ne serait pas assez réaliste ou pragmatique. " Nous " avons besoin d’accéder à la modernité - modernité signifiant de fait que nous soyons occidentalisés, globalisés, avec un marché libre et une démocratie, quoi que ces mots puissent signifier. Il pourait y avoir un essai de rédigé sur la prose de grands diplômés tels Fuad Ajami, Fawwaz Gerges, Kanan Makiya, Shibli Talhami, Mamoon Fandy, et sur les relents de servilité contenus dans leur langage, l’inauthenticité et la répétition guindée et désespérée de ce qui leur est imposé.

Le choc des civilisations, que George Bush et ses esclaves tentent de promouvoir afin de justifier une guerre préventive pour le pétrole et leurs vues hégémoniques sur l’Irak, est supposé aboutir à la construction triomphale d’une nation démocratique, au changement de régime et à une modernisation forcée à l’américaine. Qu’importent les bombes et les ravages produits par les sanctions jamais mentionnées. Il s’agira d’une guerre purificatrice dont les buts sont de chasser Saddam et ses sbires et de les remplacer tout en redessinant la carte de toute la région. Nouveau Sykes Picot. Nouveau Balfour. Nouveaux 14 points de Wilson. Monde tout à fait nouveau. Nous sommes appelés par les Irakiens dissidents, et les Irakiens fêteront leur libération et oublieront peut-être leurs souffrances passées. Peut-être ...

Pendant ce temps, la destruction des âmes et des corps se poursuit en Palestine, empirant à chaque instant. Il ne semble pas y avoir de force capable de stopper Ariel Sharon et son ministre de la défense, Shaul Mofaz, lesquels meuglent leur défi au monde entier. Nous interdisons, nous punissons, nous bannissons, nous brisons, nous détruisons. Le torrent d’une violence sans frein s’abat sur une population entière.

Au moment où j’écris ces lignes, j’ai reçu une information selon laquelle le village d’Al-Daba’ dans le district de Qalqilya (Cisjordanie) est sur le point d’être rayé de la carte par les bulldozers israéliens (fabriqués aux Etats-Unis) de 60 tonnes : 250 Palestiniens perdront leurs 42 maisons, 700 dunums de terre agricole, une mosquée et une école élémentaire pour 132 enfants. Les Nations Unies restent passives, contemplant comment à chaque heure sont transgressées ses résolutions. Hélas, George Bush s’identifie à Ariel Sharon, et non pas au jeune Palestinien de 16 ans utilisé comme bouclier humain par les soldats israéliens.

Pendant ce temps, l’Autorité Palestinienne propose un retour aux pourparlers de paix, et probablement à Oslo. Bien qu’ayant été floué pendant 10 ans, Arafat paraît inexplicablement vouloir y revenir. Ses fidèles lieutenants produisent des déclarations et écrivent des contributions dans la presse, suggérant leur bonne volonté à accepter quelque chose que ce soit. De façon tout à fait remarquable, la grande masse de ce peuple héroïque paraît vouloir aller de l’avant, sans paix et sans répit, saignant, affamé, mourant jour après jour. Leur confiance en la justesse de leur cause et leur dignité leur interdisent de se soumettre honteusement à Israël comme l’ont fait leurs responsables. Que peut-il y avoir de plus décourageant pour l’habitant de Gaza qui résiste à l’occupation israélienne, que de voir ses dirigeants jouant les suppliants à genoux devant les Américains ?

Dans ce panorama de désolation, ce qui saute aux yeux est la totale passivité et l’impuissance de tout le monde Arabe. Le gouvernement américain et ses valets, déclaration après déclaration, affichent leurs objectifs, déplacent des troupes et du matériel, transportent des tanks et des contre-torpilleurs, et les Arabes, individuellement et collectivement peuvent à peine, en rassemblant leur courage, manifester un faible refus. Au mieux ils disent : " Non, vous ne pouvez pas utiliser nos bases militaires sur notre territoire ", pour se déjuger quelques jours plus tard.

Pourquoi un tel silence et une impuissance aussi stupéfiante ? La puissance dominante dans le monde est en train de préparer une guerre contre un pays Arabe souverain actuellement gouverné par un régime épouvantable, avec pour objectif non seulement de détruire le régime du Ba’ath mais aussi de refaire la carte de tout le monde Arabe, en changeant peut-être d’autres régimes et d’autres frontières dans la foulée. Personne ne pourra se mettre à l’abri d’un tel cataclysme s’il se produit. Et nous n’avons droit qu’à un long silence suivi de quelques bêlements polis en guise de réponse. Des millions de personnes vont être affectées, et l’Amérique planifie leur futur avec mépris et sans les consulter. Est-ce que nous méritons un tel mépris raciste ?

Ceci n’est pas seulement inacceptable mais aussi impossible à croire. Comment une région de 300 millions d’individus peut-elle attendre passivement les coups à venir sans pousser un hurlement collectif de résistance ? Le monde Arabe s’est-il dissout ? Même un prisonnier sur le point d’être exécuté prononce en général quelques mots. Pourquoi n’y a-t-il pas à présent une ultime déclaration pour toute une région historique, pour une civilisation sur le point dêtre bousculée et totalement transformée, pour une société qui malgré ses inconvénients et ses faiblesses, fonctionne ?

Des enfants Arabes naissent tous les jours, d’autres enfants vont à l’école, des hommes et des femmes se marient, travaillent, ont des enfants ; ils jouent, et rient, et mangent, ils sont tristes, ils souffrent de maladie et de mort. Il y a de l’amour et de la compagnie, de l’amitié et de l’enthousiasme. Oui, les Arabes sont réprimés et mal gouvernés, terriblement mal gouvernés, mais ils s’adaptent malgré tout dans leur travail et dans leur vie. C’est une réalité ignorée des dirigeants arabes et des Etats-Unis lorsqu’ils gesticulent à destination d’une soit-disante "rue Arabe" [Arabe street - N.d.T], concept inventé par de médiocres orientalistes.

Qui traite aujourd’hui des questions existentielles qui se posent à propos du futur de notre peuple ? La tâche ne peut pas dépendre d’une cacophonie de religieux fanatiques ni de moutons fatalistes et soumis. Mais il semble que ce soit malgré tout le cas. Les gouvernements Arabes - non, la plupart des pays Arabes - se reculent dans leurs sièges et attendent, tandis que l’Amérique prend des poses, met en garde et menace, tout en alignant plus de bateaux, de soldats et de F-16 avant de porter ses coups. Le silence est assourdissant.

Des années de sacrifices et de luttes, d’os brisés dans des centaines de prisons et chambres de tortures de l’Atlantique jusqu’au Golfe, des familles détruites, de la pauvreté et de la souffrance sans fin. Des armées énormes et chères. Et tout cela pour quoi ?

Ce n’est pas une question de parti, d’idéologie ou de faction : c’est une question que le grand théologien Paul Tillich nommait le sérieux ultime [ultimate seriousness, N.d.T]. La technonologie, la modernisation et une inévitable globalisation ne constituent pas une réponse face à ce qui nous menace maintenant. Nous avons dans notre tradition une part complète de discours séculaire et religieux traitant de début et de fin, de vie et de mort, d’amour et de colère, de société et d’histoire. Mais aucune voix, aucun individu disposant d’une large vision et d’une autorité morale parait capable d’y puiser et de porter cela à l’attention.

Nous sommes à la veille d’une catastrophe et nos dirigeants politiques, moraux et religieux font de timides mises en garde et, tout en se dissimulant derrière des chuchotements, des clins d’oeil de connivence et des portes fermées, ils font des plans sur les moyens d’échapper à la tempête. Ils réfléchissent à leur survie et peut-être à la providence. Mais qui est en charge du présent, de ce qui est matériel, de la terre, de l’eau, de l’air et des vies qui dépendent des uns et des autres ? Personne ne parait avoir cette responsabilité.

Il y a une expression magnifique qui exprime de façon précise et ironique notre inacceptable impuissance, notre passivité et notre incapacité à nous aider les uns les autres alors que notre force serait requise. Cette expression est : la dernière personne à sortir peut-elle éteindre les lumières ?

Nous sommes à la veille d’un bouleversement qui laissera peu de chose debout et qui dangereusement laissera même peu de chose dont on puisse se souvenir, excepté la dernière injonction pour faire disparaître la lumière.

Le temps n’est-il pas venu d’affirmer une sincère alternative pour le monde Arabe, face aux ravages sur le point d’engloutir notre société ? Il ne s’agit pas d’invoquer uniquement un changement de régime, et Dieu sait comme nous savons le faire. En tout cas cela ne peut être un retour à Oslo qui serait une nouvelle supplication à Israël d’accepter notre existence et de nous laisser vivre en paix, ou autrement dit une autre incitation servile et rampante à la pitié. Personne ne viendra donc se mettre en pleine lumière pour refléter une vision de notre futur qui ne soit pas basée sur un scénario écrit par Donal Rumsfeld et Paul Wolfowitz, ces deux symboles de nullité du pouvoir et d’arrogance incontinente ?

J’espère que quelqu’un m’entend ...

Edward Saïd

Article publié dans The Guardian - le 25 janvier 2003 - traduit de l’anglais par CCIPPP : http://www.protection-palestine.org/


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