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Lu dans le Canard Enchaîné

La Bagdad du pendu

jeudi 4 janvier 2007

La Bagdad du pendu

Au moins officiellement, l’exécution de Saddam Hussein n’a pas suscité l’enthousiasme. Sans aller jusqu’aux torrents des larmes, presque toutes les capitales européennes, arabes, asiatiques ont regretté la pendaison du dictateur déchu. Cette tristesse planétaire est d’autant plus émouvante qu’elle s’appuie sur la défense des plus nobles principes. Et d’abord sur l’opposition à la peine de mort.

La France, qui s’apprête à inscrire l’abolition dans le marbre de sa Constitution, en a rappelé le caractère sacré, même si elle respecte la décision du « peuple irakien ». L’Allemagne, l’Angleterre, l’Espagne en ont fait autant. Ce sera la dernière bonne action de Saddam, au dernier jour d’une vie bien remplie, que d’avoir ravivé en Europe cette fibre abolitionniste assoupie. Au cours des derniers mois, une cinquantaine de condamnés ont été exécutés en Irak. L’un d’eux a même été pendu deux fois, la corde ayant cassé lors d’une première tentative. Mais ces inconnus ne méritaient sans doute pas un rappel aux grands principes. En vertu, si l’on ose dire, des petits principes qui régissent la communication politique.

En Irak même à l’exception de quelques chiites exaltés, l’exécution n’a pas suscité l’enthousiasme attendu. Beaucoup de sunnites ont eu le sentiment d’une vengeance hâtive. Et les pays arabes, comme l’Arabie Saoudite, la Syrie ou la Libye, y ont vu une sorte de provocation. A l’inverse, l’Iran, qui a subit huit ans de guerre contre l’Irak armé et soutenu par la France, la Grande Bretagne et…les USA, s’est déclaré frustré des procès et des condamnations qu’auraient mérités Saddam pour ses crimes contre les chiites. Même sentiment chez les Kurdes : leur bourreau ne sera jamais jugé pour les massacres dont ils furent victimes.

Dans ce concert de regrets qui accompagnent le cercueil du raïs, il ne faut pas oublier la tristesse muette, silencieuse mais pas moins bouleversante de ses anciens amis. Chirac, par exemple qui a déclaré le 5 septembre 1974, alors que Premier ministre, il accueillait Saddam à Paris : « Vous êtes mon ami personnel, vous êtes assuré de mon estime, de ma considération et de mon affection. » En 1986, à nouveau Premier ministre, Chirac aime toujours autant Saddam, à qui la France n’a cessé de fournir armes et équipements. « La France est l’amie et l’alliée de l’Irak », déclare t-il en avril 1986. Par pudeur sans doute TF1, dans les jités présentés par Claire Chazal qui ont suivi l’exécution, n’a pas évoqué cette idylle entre le défunt et le Président. Encore moins montré des images d’embrassades ; Il faut respecter les grandes douleurs.

Autre bouleversant silence, celui de Chevènement. Comme ministre de la Défense, en 1990, il qualifiait Saddam de « dirigeant courageux et aimé » qui avait droit à son « estime » et à son « respect ». Il faudrait ajouter à la liste des endeuillés tous les industriels qui ont commercé avec l’Irak et s’en sont bien trouvés, tous les bénéficiaires des commissions sur le programme « Pétrole contre nourriture » et les hommes politiques qui ont bénéficié des largesses du regretté président.

Tout le monde pleure. Même Bush est un peu triste : Saddam est mort sans avoir dit où il a caché ses armes de destruction massive.

Louis-Marie Horeau. Le Canard Enchaîné 3 janvier 2007